Jouer

JOUER DU PIANO

Chaque matin elle s’asseyait  devant son piano. Elle avait enfin du temps pour étudier les préludes et les fugues de Bach. Oh, un seul à la fois, pas tous en même temps. Cette année elle avait programmé une fugue et deux préludes. Elle commençait toujours de la même manière : repérer la tonalité de la pièce musicale en visualisant sur la partition les altérations  qui étaient inscrites sur la portée en clé de sol, pour la main droite et en clé de fa pour la main gauche, des bémols ou des dièses, en mineur ou majeur. Puis venaient la mesure, à deux, trois ou quatre temps, ensuite les notes qu’il fallait lire le plus vite possible, enfin les indications (rares) du compositeur, fortissimo, andante moderato, adagio, allegretto, pianissimo,  etc. Elle avait hâte d’entendre chanter la belle mélodie sous ses doigts hésitants. Lorsqu’elle parvenait à déchiffrer une ligne sans faire trop d’erreurs, la joie  qu’elle ressentait se transformait aussitôt en désir d’aller plus loin. Enthousiaste, elle voulait tout jouer d’un coup. Mais non, c’était impossible, sa lecture visuelle restait trop lente et ses doigts trébuchaient. Il fallait prendre son temps, répéter les mesures, anticiper les difficultés,  rejouer lentement les passages délicats, mains séparées, en positionnant les bons doigtés sur les touches adéquates et exercer une pression régulière sur celles-ci pour faire sonner le piano.  On ne pouvait pas utiliser n’importe quel doigt sur n’importe quelle note car, considérant l’ensemble des notes, celles qui précédent et celles qui suivent un fragment de phrase musicale, et la nécessité de les enchaîner de façon liées, ou staccato , sans à coups, sans hachure, afin d’obtenir une ligne mélodique harmonieuse, cohérente, équilibrée, il convenait de trouver la meilleure position pour un jeu aisé, fluide, souple. Chaque attaque de note avait son importance. La main gauche devait faire ressortir, non pas l’accompagnement, mais la voix de basse, la polyphonie superposée à celle qui chantait à la main droite, les deux mains étant indépendantes de même que les dix doigts.

Elle inaugurait souvent la séance par le premier ou le deuxième prélude qui réchauffait ses muscles et entraînait ses articulations. Parfois il était nécessaire, pour se rappeler des corrections effectuées la veille, et ainsi éviter de commettre systématiquement les mêmes fautes aux mêmes endroits,  d’écrire sur la partition, une ou autre  remarque brève, discrète, au crayon à mine de plomb, afin de  pouvoir la modifier ultérieurement ou  l’effacer si besoin était. Elle progressait laborieusement.

Mais malgré cette lenteur,  cela restait un plaisir réel, furtivement enchanteur.

« Nous avons oublié ce que devrait être la contemplation. Nous ne savons plus voir, nous ne savons plus nous arrêter  dans l’agitation générale et regarder , immobiles un instant , cette agitation même. … C’est en « regardant » avec une attention tendue que l’on pourrait retrouver la fraîcheur de l’étonnement , un étonnement d’enfant qui rendrait le monde aussi jeune , vierge comme au premier jour de sa création . Bach avait cet étonnement et cet émerveillement.» Et Ionesco de poser la question  cruciale : « Mais savons-nous écouter Bach ? »

(source Tout Bach éditions Bouquins)

Partita n° 6 en mi mineur BWV 830 de Jean-Sébastien BACH ( Toccata, Allemande, Courante, Aria, Sarabande, Gavotte, Gigue ) par  Glenn GOULD

 

photofa#________

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :