Marché

 

place

 

Portrait – 14 –

Chacune prend rang pour se faire servir. On reste debout, dehors devant la camionnette. Je la vois s’appuyer discrètement sur la tablette de la fourgonnette, car cette attente la fatigue. Elle parle si doucement qu’on dirait qu’elle chuchote.
«  Deux côtelettes d’agneau, premières, un morceau de jarret de veau, un filet mignon de porc, une part de filet de bœuf, trois tranches de jambon, un bout de quelque chose pour mon chat … » annonce-t-elle dans un souffle. Elle se retourne vers moi mais son regard n’en croise aucun autre . Se sentant observée, elle prend soin de cacher le nom qui apparaît sur le chéquier qu’elle vient de retirer de son sac à main, en posant sa main sur le feuillet rectangulaire. A ses pieds, son cabas resté entrouvert est prêt à recevoir le sachet contenant les viandes achetées pour la semaine.
« Vous, c’est bien Dupont ? » interroge-t-elle avant de libeller le chèque au nom du destinataire. Le boucher qui a reconnu en elle une habituée de la fin de semaine, acquiesce d’un signe de tête. Après avoir bien calé son paquet au milieu du panier d’osier, elle salue brièvement pour prendre congé et s’éloigne jusqu’à l’étal suivant. Je la suis des yeux et remarque qu’elle choisit un joli bouquet de thym, qu’elle utilisera sans doute pour parfumer la viande qu’elle fera griller à la poêle ou revenir à la sauteuse dans la semaine. A mon tour, je commande une belle tranche d’entrecôte, je règle l’addition, et m’en vais vers les primeurs, situés à quelques mètres du poissonnier. Des pommes de pays, doucement colorées de rose et de  vert tendre, s’étalent sous nos yeux et s’offrent à notre gourmandise. Je l’aperçois encore. Elle effectue ses dernières emplettes. Un morceau de fromage de chèvre fabriqué à quelques kilomètres de là, des légumes et des fruits de saison de la région, du potiron, une livre de poires conférence, deux poireaux, du St Nectaire fermier venu spécialement d’Auvergne, une belle salade batavia, une barquette de fraises, la dernière, c’est sûr, une botte de radis, un kilo de carottes, quelques brins de persil. Je continue moi aussi puis je la devine à peine au bout de la place. Au loin sa démarche incertaine entraîne une silhouette beige s’en retournant à pas mesurés. Ses cheveux bruns tirés en arrière la rendait méconnaissable. Elle s’effaçait petit à petit.

Le samedi matin au marché des Carmes, on fait souvent des rencontre inattendues, mais je n’ai pas osé l’interpeller tant elle avait l’air absorbée par le déroulement de ses achats. Et puis nous n’allions tout de même pas entonner un choral de Bach à deux voix, (elle a une très belle voix de soprano ) là, au milieu des gens, des citrouilles, des crêpes, des pâtés, des olives, des magrets, des poulets, des pissenlits, des truites saumonées, des parasols et des tréteaux.
Elle ne m’avait pas vue. Tant pis. Ça serait pour une autre fois, autrement, ailleurs …

marché

 

photosfa#__________

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4 Responses to Marché

  1. jfsadys says:

    J’aime beaucoup Fa# quand vous écrivez comme ça. Vous avez du style et une manière bien à vous de nous faire aimer quelqu’un que nous connaissons pas mais que nous re-connaissons dans notre proche entourage. Merci.

    • blogfadiese says:

      Merci jfs, oui je crois qu’il faudrait que je me remette à écrire des scènes du quotidien qui apportent un bonheur simple, normal en somme. Et qui en dit long sur la pseudo-banalité des jours ordinaires.

  2. marlie says:

    Apparitions, disparitions… échanges inaboutis…

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